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ALBERTO MANGUEL

Mémoire de bibliothèque*


Ce qui est le plus important dans une bibliothèque,
Plus important que n’importe quelle autre chose,
plus important que toute autre chose,
c’est le fait même de son existence.

Archibald MacLeish

 

Dire qu’une bibliothèque abrite la mémoire d’une société semble suggérer que cette mémoire est éloignée dans le temps, contemporaine de l’antique Alexandrie. L’idée que ce que nous préservons de l’oubli puisse être aussi récent que notre propre enfance, ou celle de nos grands-parents, ne nous vient pas à l’esprit : nous avons tendance à penser l’histoire humaine comme une histoire ancienne, aussi vieille que Mathusalem. Pourtant, les bibliothèques sont d’abord les abris de notre propre histoire et confèrent une sorte de modeste vie future à ce que le passé veut s’approprier. Les bibliothèques rendent l’ancien contemporain. Le lieu où nous vivons, les gens que nous côtoyons tous les jours ont des histoires documentées, intentionnellement ou non, par des tonnes de papier et d’encre, des portraits et des photographies, des voix enregistrées, des papyrus, des rouleaux de cire et des documents électroniques. On peut dire d’une bibliothèque qu’elle n’a pas de passé : tout y est présent ou, si l’on préfère, tout, en elle, y compris ce moment et cet endroit où nous nous trouvons, appartient à un passé dans lequel nous continuons d’exister aujourd’hui.

Ce passé est celui de chacun d’entre nous mais, surtout, celui de l’ensemble que nous formons. Une bibliothèque régionale (ou encore nationale) suggère toujours l’idée d’une certaine identité collective. On peut toutefois se demander : quel élément, quelle caractéristique précise définit cette identité? De toute évidence, une bibliothèque régionale ou nationale doit répondre au souci d’abriter sous son toit la plupart des œuvres produites par une région ou une nation et permettre aux citoyens d’y avoir accès. Pourtant, pour incarner pleinement l’identité collective, pour être, en un certain sens, son image emblématique, elle doit assurément posséder quelque chose de plus, qui permette aux lecteurs de reconnaître en elle une dualité éclairante : être une institution vouée à la conservation mais cependant toujours en expansion, se sentir enracinée dans le passé, mais traduire constamment ce passé en futur, se proposer comme un centre à la fois local et délocalisé, comme des archives concentrées et diversifiées, un microcosme et un macrocosme réunis sous un seul toit.

De quelle manière une bibliothèque peut-elle atteindre cette sorte d’universalité singulière?

Prenons un exemple lointain dans notre histoire, mais à portée de main dans nos bibliothèques : Rome après les invasions barbares, à la fin du VIIe siècle.

La légende veut, et peut-être l’histoire, que le pape Grégoire I, surnommé abusivement le Grand, se soit opposé à l’entrée de tout livre païen dans les bibliothèques de l’Église chrétienne, surtout l’œuvre de Tite-Live, qui lui inspirait, on ne sait pourquoi, une aversion particulière. Jugeant préférable la disparition de quelques volumes de la vraie foi à la pérennité de rayonnages entiers d’œuvres diaboliques, le pape fit brûler l’ancienne Bibliothèque palatine jouxtant le temple d’Apollon, fondée au premier siècle par l’empereur Auguste.

Tandis que les doctes cendres de Tite-Live et d’autres auteurs impies s’élevaient au-dessus d’une Rome quasiment en ruine, dans un lointain recoin de l’empire romain et de la péninsule ibérique, Isidore, évêque de Séville, continuait d’enrichir sa généreuse bibliothèque d’ouvrages d’auteurs de diverses croyances. Sur la porte, il avait fait graver ces mots : « Il y a ici de nombreux livres tant sacrés que profanes. » Telle était pour ce docte linguiste la définition du mot bibliothèque.

Le temps exerce sa propre justice. Grégoire, le soi-disant Grand, gît aujourd’hui sous la coupole de Saint-Pierre de Rome et son épitaphe le proclame « consul de Dieu », position bureaucratique s’il en est, exempte de toute charge intellectuelle. En revanche, l’âme lectrice d’Isidore est une des flammes amoureuses que Dante voit dans le Paradis des prudents et sa forme physique, sculptée dans le marbre, surveille l’entrée de la Bibliothèque nationale d’Espagne à Madrid.

Peut-être parce que l’Histoire est un genre littéraire, les grands événements de l’humanité obéissent aux règles de style et de syntaxe. Dans la vie réelle, nos tragédies et nos comédies ont leurs héros et leurs salauds, leurs répliques mémorables et leurs actes symboliques. Avec un souci artistique — pas toujours heureux — nous bâtissons nos sociétés et nos institutions et, au fil du temps, comme cela arrive dans notre mémoire avec les œuvres littéraires, nos actions se résument à quelques brefs paragraphes. Ainsi en va-t-il de nos ambitions et de nos entreprises, de nos fondations et de nos destructions, de nos fins et de nos recommencements. Les villes, comme les livres et les œuvres d’art, recèlent des significations que leurs auteurs souvent ignorent et des symboles qui, parfois à leur insu, sont mystérieux et universels. L’architecture d’une ville emblématise son histoire et toute société peut revendiquer comme sienne cette épitaphe que l’architecte Christopher Wren composa pour sa tombe dans la cathédrale de Westminster : Si monumentum requeris, circumspice (« Si tu cherches un monument, regarde autour de toi »).

 

* Texte de la conférence d’Alberto Manguel prononcée à l’occasion de la 41e Rencontre internationale des écrivains au Musée de la civilisation de Québec le 8 avril 2013.




 
 
 
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