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FILIPPO PALUMBO

Caducité
Dans les mâchoires d'Aiôn


 

Et maintenant? Qui me protège? Amour, Savoir, Amitié, Bonheur — tout cela est du côté des assassins. Il ne me reste plus qu’un paquet infime et superflu de paroles éparpillées.
Notes dispersées

 

Malgré la vaste galaxie d’almanachs, de registres et de mémoires artificielles ou vivantes qu’il nous a léguée, le XXe siècle, époque la mieux documentée qui soit de la chute humaine, se dérobe à toute tentative de prise logique, sans doute à cause de la puissante absurdité qu’il recèle, qui ne se laisse aucunement contraindre dans nos prisons spéculatives, capables seulement de retenir nos larmes. Heureux le spécialiste du Xe siècle : il aura au moins l’illusion de tenir les fils invisibles de la pensée, de les suivre sur une piste claire, alors qu’ici tout fil conduit à un enchevêtrement décourageant, à une énigmatique nébuleuse de souffrance, à une intrication de peuples éteints qui ne se reproduisent qu’au milieu de l’horreur, non sans une sorte d’euphorie de naufragés. Sur la scène du présent rôdent, incognito, d’incalculables lémures sanguinaires pour lesquels il faudrait un bataillon entier de Léviathans exorcistes. Ces êtres miasmatiques, veux-tu les éjecter extra flammantia mœnia mundi? C’est la meilleure façon de les introduire dans ta cervelle! Me libère, parfois, le fait de les accueillir, encore que traîtreusement, dans mes chambres privées et secrètes. Je dors mieux quand je les ai près de moi. Un essaim aux aguets, à portée de phrases, favorable à ma curiosité désespérée. Prendre les démons à son service, leur confier la garde de ce qu’on a de plus cher : c’est là une voie abyssale. Je ne la conseille qu’à celui qui ne peut plus se tenir sur les sentiers réguliers, qui en sait trop sur eux pour vouloir encore les parcourir. Ma voie est jonchée d’épines, de tristesses, d’ossements. Elle est cubierta de cardos. Effort d’un malheureux Hercule étouffé par d’implacables écuries d’Augias. Rarement un phare, nahar-dinnur, fleuve de lumière. Mais si cette voie mène hors du massacre, alors c’est la bonne!

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Un monde aussi indécent, décomposé, vidé d’amour et de sensibilité, doit-on encore chercher à le penser? Et ces éberlués qui l’encombrent, faut-il leur indiquer une orientation? Ils ne la suivront pas. Regarde-les vivre. Regarde-les façonner leur univers suivant deux ou trois idées mesquines, homicides et narcissiques. Souhaites-tu leur proposer des exercices de mémoire? Ils les utiliseront pour se rappeler quelques numéros de téléphone. Souhaites-tu les aider à voir plus loin et plus profond? Ils te poursuivront pour harcèlement. Masse informe, terne, évanescente, transportée en état d’hébétude au fond du fleuve souterrain de la cybernétique par une troupe de nochers imperceptibles : plus aucun poète, ni aucun héros, ne viendra chanter son histoire. Dresser une barricade infranchissable entre soi et les hommes (et lorsqu’on utilise ce mot il faut désormais se servir de guillemets), cela est possible, oui, sans aucun doute nécessaire. L’espèce? Qu’elle aille à sa guise… Le pire est ce qui lui convient le mieux.

Mais soyons clairs : je ne formule aucune condamnation morale. Juger les abasourdis, descendre dans l’entonnoir de leur misère existentielle, cela ne m’intéresse guère. Je préfère me livrer à des conjectures sur la sanction métaphysique que les hommes ont choisie comme conséquence infaillible de leur conduite, sanction qui les frappera tels des moutons insouciants voués à la boucherie. Non, je ne suis pas misanthrope. Je suis phobanthrope. À soixante-quinze pour cent. Cette canaille imprévisible, à l’haleine rancie et corruptrice, à qui j’ai affaire quand je m’aventure à l’extérieur de mon appartement, éveille en moi une peur archaïque. À cause du tapage, des désagréments et des dégâts qu’elle produit sans arrêt. Les animaux, les insectes, les plantes, j’en suis certain, n’auront pas de difficulté à suivre mes raisonnements.

Selon la sagesse védique l’homme est l’épouvante de la création. Dans le Satapatha Brahmana on raconte que son apparition fut accueillie par un cri de terreur qui parcourut les multiples degrés de l’être — et dont l’écho sinistre ne cesse de résonner encore aujourd’hui. Dans un premier temps ce fut un effroi réfléchi, où je considérais la situation avec une sombre lucidité. Ce n’est que plus tard que vint la panique. Lorsqu’on eut la certitude que l’Absurde et l’Inexplicable avaient pris forme. L’écorché était là, prêt à agresser la nature. Depuis combien de temps était-il là? Et sa peau, comment avait-elle pu lui être enlevée, arrachée? Par erreur? Par punition? Avait-elle jamais existé?

L’homme n’était alors qu’une seule et unique plaie : une meurtrissure fétide, une lésion nauséabonde, pestilentielle. Pourtant les vaches et les antilopes le craignaient déjà : elles savaient que tôt ou tard il les tuerait, les dévorerait, se servirait de leur pelage pour abriter son corps blessé — pour retrouver, au milieu du délire et des fantaisies les plus abjectes, une unité improbable, destinée à se renverser en hégémonie du Mal sur la totalité du vivant.




 
 
 
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