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MAXIME MCKINLEY

Le hérisson et le caméléon
Un temps dialogué*


 

Le 4 janvier 2013

Cela faisait longtemps que je m’intéressais à Dans de la nature de Philippe Beck, que je trouvais inspirant musicalement. Je termine en ce moment une pièce qui sera créée le 16 mars 2013 et que j’aimerais intituler Dans de la nature, d’après le titre du livre.

Il s’agit d’une pièce concertante assez courte – 8 minutes environ – pour cor anglais, cor de basset, cor français et orchestre, commandée par l’Orchestre symphonique de Montréal, qui sera créée sous la direction de Kent Nagano dans le cadre d’un « concert radiophonique », une formule hybride entre concert et émission de radio que l’OSM élabore présentement avec Radio-Canada.

En résumé, cette pièce est un assemblage d’objets musicaux hétérogènes mais tous liés à la nature et à sa représentation ou à son évocation dans l’histoire de la musique : citations par petites touches (Beethoven, Mahler, Debussy), imitations du coucou, imitation d’imitations d’autres chants d’oiseaux (Messiaen), percussions paysagistes (machine à vent, bâton de pluie, thunder sheet). Ces objets hétérogènes sont agencés dans une forme inspirée de celle du concerto classique (miniaturisé en un seul mouvement), dans un ton mi-naïf mi-saugrenu, avec une ambivalence entre sentimentalisme et ironie. C’est la sonorité « pastorale » des trois instruments solistes (cor anglais, cor de basset, cor français) qui m’a donné envie de m’inspirer de Dans de la nature pour ce projet.

 

Le 20 mars 2013

Le tutoiement, dans L’Art poétique de Verlaine, me frappe. À qui s’adresse le poème? À Charles Morice? Aux poètes du futur? À l’Interlocuteur de Mandelstam, le lecteur providentiel qu’aime évoquer Philippe Beck? L’Interlocuteur suivra-t-il la prescription verlainienne à la lettre, ou en fera-t-il une « lecture hypocrite », d’après cette idée baudelairienne que Philippe Beck développe? Verlaine respecte-t-il lui-même, en les écrivant, ses propres prescriptions? Il y a là une différence comme marge active, qui peut exister par rapport à l’Autre, mais aussi par rapport à soi-même, quelque part entre le Hérisson et le Caméléon, animaux que nous sommes simultanément quand d’autres œuvres nous sont des « champs fertiles ». Le Hérisson et le Caméléon correspondent alors à « la première différence / Entre des êtres fraternels / Et la première ressemblance / Entre des êtres différents » (Éluard).

Entre différence et ressemblance, en effet, il est tentant, devant cet Art poétique prônant de la musique avant toute chose, d’inverser les termes et de se demander ce que serait une musique prônant de la poésie avant toute chose. En supposant que cet Art poétique permette une telle réversibilité, que serait une « musique poétique »? Dans de la nature (la version musicale poétique – donc « adaptante » – mais peut-être aussi, réversiblement, la version poétique musicale – donc adaptée) sert ici de cobaye à sept hypothèses.

1) Cette musique poétique préfèrerait l’impair et serait ainsi plus vague, plus soluble dans l’air. Dans de la nature : métriques asymétriques, assemblages non hiérarchisés de matières diverses, collisions et fondus enchaînés d’atomes multiples, échappant aux centres de gravité des grilles binaires stables et régulières. Assagir la rime, ou plutôt assagir la stabilité des périodicités égales, tend aussi vers cette apesanteur. L’asymétrie génère un flottement.

2) Cette musique poétique serait sans rien en elle qui pèse ou qui pose. Dans de la nature : ambiguïté du sourire; ironie non pas au sens de la parodie, mais du maintien d’une mobilité, comme chez Kierkegaard; une ironie non pas d’insolence (celle de la Pointe assassine, de l’Esprit cruel et du Rire impur), mais une ironie de modestie qui, comme l’impair, préfère l’instabilité de l’ambiguïté, toujours encore à nuancer, à la stabilité des certitudes et des interdits, toujours déjà fixés.

3) Il s’agirait d’une musique paradoxale, où l’Indécis au Précis se joindrait, et qui suggèrerait le bleu fouillis des claires étoiles. Dans de la nature : contrepoint de chaos et de cosmos (peut-être un « chaosmos », comme disait Deleuze), oscillant entre fouillis et clarté, familier et saugrenu, toujours en tension entre deux câbles.

4) Cette musique poétique se vouerait à la Nuance, rien que la Nuance qui seule fiance le rêve au rêve et la flûte au cor. Pas la couleur. (Mais pour expliquer le bleu fouillis alors, il faudrait sans doute nuancer… C’est le paradoxal, toujours encore à nuancer, l’indécision toujours encore à préciser.) Dans de la nature : nuances de tons, d’affects (violence et féerie, par exemple), nuances de timbres « rudes merveilleux » (selon l’oxymore de Philippe Beck), nuances de vitesses et d’intensités, d’ordre et de désordre, de continuité et de discontinuité, de différences et de répétitions, nuances d’impersonnalité entre le Je et le Tu.

5) Cette musique tordrait le cou de l’éloquence. Dans de la nature : clairs-obscurs, voiles, suggestions, espaces pour des imaginaires. Le titre et la musique créent un intervalle, une ellipse, propre à l’entendement poétique (à la « lecture hypocrite »). L’impersonnage dit : « Malgré la mélancolie adulte et ses prémisses dans l’enfance, au commencement est l’intensité d’un plaisir sémantico-mélodique. Respiration à la sortie cause un plaisir, plaisir d’archive. Il est archivé, gravé. D’où la persistance dans l’être, par l’archive du plaisir premier, qui est un plaisir de musicologie sémantique. » (Beck, l’impersonnage, rencontre avec Gérard Tessier, Paris, Argol, 2006)

6) Cette musique poétique serait comme une chose envolée que l’on sent fuir. Dans de la nature : Dans de la nature est un titre précis, localisant, ancrant, « descendantal ». Il contient du « vous êtes ici ». Simultanément, il y a dans la musique de Dans de la nature du mouvement « ascendantal », « dépaysant », jaillissant, allant vers. Il y a de l’ancrage et de l’amenage ailleurs.

7) Tout le reste serait musique. Dans de la nature : Stravinsky définissait le compositeur comme étant quelqu’un qui écrit des notes, point. Néanmoins, Dans de la nature ne se veut pas seulement composée de notes mais, plus précisément, de notes qu’on peut sentir fuir vers d’autres cieux, en particulier ceux de la poésie.

 

* À l’occasion de la création par l’Orchestre symphonique de Montréal, sous la direction de Kent Nagano, de la pièce du compositeur québécois Maxime McKinley inspirée par Dans de la nature du poète français Philippe Beck, Les écrits et la Chaire de recherche en esthétique et poétique de l’UQÀM — avec la collaboration de la Chapelle historique du Bon-Pasteur, où Maxime McKinley était compositeur en résidence, ainsi que des départements de littérature française de l’Université McGill et de l’Université de Montréal — ont organisé, du 16 au 21 mars 2013, une série d’échanges entre le compositeur et le poète, sous le titre de Rude merveilleux : poésie et musique, dont les textes ci-après témoignent en partie.




 
 
 
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