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VÉRONIQUE GRENIER

Supernova


Le fils a deux ans et demi. Dans le bain. Clapote, clapote.
       Sa mère bat le rythme. La tête contre la céramique. Un
peu plus fort, à chaque coup. La bosse se fait sentir. Du sang, éventuellement. Petits picots épars sur les bulles. Peinture à doigts, la baignoire a besoin d’une fresque.

Elle leur éclate la tête.
Celle de la si petite qui pleure, celle de celui qui crie, trépigne, demande sans arrêt, celle de celui qui, assis sur le divan, le sourire triste, gratte sa guitare en buvant un scotch, le deuxième ou le troisième. Elle ne les compte plus. La masse est lourde, les crânes résistent, si peu. Un seul coup. Idéalement près de la tempe de telle sorte que la tête percute la table, le mur, la fenêtre. Ce qui s’y prête. Pourvu que l’accueil soit rigide, porteur d’ouvertures. Que le cou casse. Dans le meilleur des mondes.

Minces coquilles qui craquent, se fendent.
Le son d’un tas de brindilles sèches sous le pied.
Randonnée d’un instant.
Quelque chose de bucolique flotte dans l’air, cherche à se poser sur les corps. L’odeur de la tarte qui cuit, probablement. Et le papillon qui fait la pause un peu partout dans le jardin de fines herbes. Envie d’immortaliser l’instant, de prendre quelques clichés.
Déjà, ils ne sont que des souvenirs, des événements à mettre en boîtes.

Elle frotte vigoureusement les longs cheveux tout emmêlés, pleins de sable et de miettes de biscuits, masse le cuir chevelu avec des gestes lents, appuyés. Elle aime le savon qui glisse entre ses doigts, la mousse dans laquelle elle voit son reflet maternant. L’enfant, étonnamment, se laisse faire, lève les bras, bascule la tête vers l’arrière, tend l’oreille à curer. Tout cela est déstabilisant. L’habitude est plutôt aux cris, à la résistance, aux coups, à la grande marée déversée sur le carrelage. Sa docilité cache quelque chose, un rhume, une dent, demain, il fera des intégrales. Il joue avec le petit bateau, un dinosaure, des contenants de plastique. Grand jeu dans tous les sens. La mère ne sert qu’à boire la soupe d’eau de fesses. Très chaude, la soupe. Ne pas oublier de souffler. Se brûler la langue est un cas d’hôpital dans cette maison.

Le chocolat craque sous la dent, fond sur la langue, se loge dans le coin des dents. La peau douce. L’odeur de l’homme, là, derrière l’oreille. Les feuilles d’automne sous le pas. Le vent, de front, fort et tiède.
Fouet de visage. La pluie, aussi. Celle qui, froide, glace les os. Celle qu’on aime moins. Ces touts et riens qui meublent la tête, lui évitent de voir le quotidien
qui se répète, se reprend, revient, ne repart pas, est encore là.
Est encore là.
S’étourdir. S’endormir pour se réveiller. Compter les heures, les minutes. La nuit tarde toujours, se laisse désirer. Du coup, la détester. Tellement.
Vomir, un peu, la poésie du jour. Corvée quotidienne. C’est pour cela qu’elle traîne sacs et chaudières, pour ce moment attendu. Les laisse en chemin, si on souhaite la suivre. L’odeur de la bile n’attire que les courageux et ceux qui, curieux, se demandent pourquoi on la laisse flotter dans l’air.

Le sang a cessé de couler, faudra s’y remettre. La trace, large et brune, a séché le long de la joue. Le chandail est encore humide, mais froid, ce qui le rend inconfortable lorsqu’il touche la peau. La douleur, là, tout au fond du ventre, revient en force. Elle gronde. Bientôt tout le corps pris de spasmes. Elle ne veut pas crier devant l’enfant, se mord les lèvres, le creux des joues. Ils ont une entente, une vie verbale tout en chuchotements, en paroles au creux de l’oreille. Aucune exception tolérée. Il lui faut crier, une débarbouillette dans la bouche, la tête sous l’eau. L’enfant rit, imite sa mère. Douleur à jouer.

Dehors, le soleil brille un peu trop. Le ciel bleu souffre le regard qui s’y bloque plus qu’il ne s’y perd. Au moins, la fenêtre. Sa moustiquaire en treillis serré, sale, est un écran protecteur. Les yeux cherchent un temps avant d’y voir quelque chose – béton, banc, arbres –, se referment aussitôt, la dureté du monde, même celle des éléments mous, fracasse dans l’œil les images qui défilent, s’imprègnent, s’impriment. Nécessité d’aveuglement.

Elle atteint, sur la pointe des pieds, le lourd rideau. Le tire. Mettre fin à la journée.
Elle retourne au fond du placard qui l’abrite, les jours de grand soleil, ferme la porte. Avec le cliquetis du loquet, aussitôt le calme au cœur. Le plaisir de respirer. Peut-être aussi celui de déféquer, qui sait. Retour à la nature. Position fœtale sur le froid du béton. Parfois, le pouce frôle la bouche. Très souvent, se retrouve entre les lèvres.

Le père sort sur la galerie. Heure sacrée de la cigarette. Il passe quelques minutes à jouer sur son téléphone cellulaire. Il ne fait pas trop froid, l’air est doux, la tuque est de trop, point de vue météo, parfaite côté hipster de balcon.
       Il regarde la rue, identique à hier. Quelques étoiles ne semblent pas à leur place, il ne s’en formalise pas trop. Des détails, des petits points de détails. Il n’a qu’à accrocher son regard aux autres, celles qui sont là, celles qui brillent intensément, de préférence. Le repère est plus facile. L’œil n’a qu’à se poser. Agrippé à la rambarde, il suit les volutes de fumée qui s’échappent de sa bouche, espère qu’elles croiseront les lèvres d’une autre, s’y poseront et y recevront un léger coup de langue, toute rose. Son tout palpite un peu plus. Il n’est pas très exigeant.

L’anniversaire du fils, dans deux jours. Tout s’est passé si vite. Elle a oublié les jolies phrases à écrire dans le carnet de bébé. Souvenirs de poupon. À pouponner, dirait-elle, si elle faisait dans le jeu de mots facile. Elle le garde, plutôt, pour elle, là, dans la poubelle de son cerveau. Une tristesse flotte. Le chat se lèche, fait du bruit. Une voiture passe. Le bruit de la fournaise. Le mari tourne la page de son roman. Bouge une jambe. Le chat se lèche encore, se gratte le coin de l’œil. Le robinet de la cuisine fuit, goutte par goutte. Une autre page se tourne, un crayon de plomb annote des passages, glisse et s’enfonce dans le papier fin. Elle ferme les yeux, aimerait mieux les clore à l’infini. Lieu de l’espoir. Pour l’instant, seule arme face au ressentiment. L’ennui, lui, roule toujours. Elle a même l’impression, peut-être la certitude, qu’il a eu une grosse poussée dans le dos, le vent dans les voiles, la joie au cœur, il virevolte, cerf-volant trop grand pour elle.




 
 
 
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