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JEAN ROYER

Force des commencements


 

Nuit

La première nuit est celle qui contient toutes les autres. Nuit d’avant moi. Nuit fœtale. Nuit de mes nuits. De quelle extase? De quelle peur suis-je né? De quel éclair? De quels regards? De quels visages? De quelle nuit suis-je né? De celle d’avant toute mémoire, d’avant tout langage. De celle des ancêtres prédateurs, chasseurs, vulnérables et victorieux. De leur mémoire aussi, devenue la mienne avant le souffle des mots. Je suis né de la mémoire des nuits. Je suis toutes les nuits d’avant les yeux et la lumière. Je suis toutes les nuits d’avant le souffle et le premier cri. Je suis né d’une nuit qui précède le mot mort.
       Parce que je suis né, le dernier mot n’existe pas. Je fais partie du langage. Je suis langage. Je ne suis pas seul dans ce langage. Je suis l’héritier de Babel. Je suis le passager des lumières. Je meurs sachant que ce langage me survit. Mais je suis né entre deux nuits. Je suis la déchirure, la blessure de la vie dans la nuit étoilée du temps d’avant et d’après.
       Je meurs vers quelle autre nuit? Celle du non-langage? Celle que je ne connaîtrai jamais, n’étant plus. Je meurs et j’appartiens à la nuit inconnaissable. On est arrivé de la nuit d’avant les nuits, mais on ne revient pas de l’autre nuit d’après les nuits.
       Heureusement, je sais que « le jour n’a d’égal que la nuit » (Anne Hébert). La vie vaut toutes nuits. Ma vie est l’envers de la nuit et j’en rêve pour m’en assurer. Le jour m’enseigne la nuit et le temps des étoiles m’apprend l’origine de l’aube.
       La nuit tremble d’être nuit de la nuit. La nuit tremble d’être lumière de tout temps. Car de la nuit est né le jour. Car je suis né de la nuit et mon langage nomme le jour. Moi, je tremble d’être né de la nuit. Moi, je tremble d’être né pour l’autre nuit inconnaissable.




 
 
 
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