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MICHEL VAN SCHENDEL

Bonheurs de langage
Textes retrouvés


1
S’écrire
Journal

 

24 août 1960

24 août : il me semble que c’est un anniversaire… Je ne sais lequel. Il m’apparaît simplement que cette date a un accent familier dans mon existence. Très obscurément, il y a peut-être quelque chose de la guerre qui se souvient là. Ce n’est pourtant pas la Libération de Paris : elle est du 19. Qu’est-ce donc? Mais toutes les circonstances de la vie me semblent toujours, par une fenêtre épaisse, rappeler les choses de la guerre. Une lucarne et la brume. Je suis forcé d’y regarder, j’y vois peu. Un brouillard, précisément. Assez dense pour qu’il imprègne d’une forte présence ma vie d’homme, seize ans après ces jours d’enfance. Assez flou pour me forcer à voir par le moyen d’un bâton…
       Je décide donc aujourd’hui de commencer un journal. Jusqu’où me mènera-t-il, après-demain je l’abandonnerai peut- être? Nous répugnons à cette sorte de complaisance. D’autant plus que nous aimons avoir toutes les complaisances possibles envers nous-mêmes. C’est d’ailleurs un peu pour cette raison qu’aujourd’hui nous décidons d’observer cette complaisance particulière… Non, ce n’est pas qu’un artifice de l’esprit. Même si le vide d’existence où progressivement j’ai le sentiment de m’atténuer m’engage à désirer les artifices et le confort apparent qu’ils proposent. Je sais ou, plutôt, j’ai toujours préjugé, par une sorte de fierté qui m’amenait à le refuser, que le journal est une forme adolescente du contentement de soi, une façon totalitaire de régler tous les problèmes, d’abord en les restreignant à soi, ensuite, grâce à cette première simplification, en prétendant les résoudre formellement par le seul acte de les poser dans une écriture. Cette écriture, on en est le tenant unique, mais, demeurant en dehors de nous après son accomplissement, elle donne des airs d’objectivité absolue à la justification cherchée. Ce pourrait être d’ailleurs l’équivoque de maintes formes d’écriture, en dehors de la forme restreinte, plus brutale peut-être, du journal. Et la compréhension de cette équivoque pourrait devenir le point de départ de l’élimination de tout ce qui, dans la poésie et le roman d’aujourd’hui, propose de façon feinte ou nue, rationnelle ou mystique, élaborée, idéale, ou par une recherche des apparences prises pour réelles, qui n’est esthétique que dans la mesure où elle est schizophrénique, non le souci de soi mais une vision rapetissante de soi-même. Car le souci véritable de soi prend racine dans la connaissance de l’ouvert, de l’antérieur, du midi et de la nuit, des limites extérieures et de la simple subsistance par quoi peu à peu l’on prend conscience de l’action possible et des fondations de soi…
       Tout ceci, ma foi, ce n’est pas encore ce que je voulais dire. Nous avons le temps, tout le temps pour ces réflexions dont l’efficacité actuelle n’est d’ailleurs pas sûre. Ce n’est pas de réflexion que j’ai besoin. C’est de me laisser aller, sans autre souci ou scrupule, à sentir. Il me semble parfois en être sevré. Et c’est de noter, en accordant toute vigilance à combattre une censure personnelle dont l’habitude de la réflexion est impuissante à me détourner, les états quotidiens, les réactions, les émotions, les rêves…, les pensées aussi, non, présentement, pour ce qu’elles voudraient prouver mais pour ce dont elles témoignent. Peut-être, chemin faisant, pourrons-nous analyser ce flot… ce flot qui est simple par sa continuité, et compliqué par le mélange de ses éléments. Mais il ne faudrait pas nous empresser à l’analyse : de quels critères vraiment certains disposons-nous? La plus sûre façon de les éloigner est de les imposer. Il faut les laisser venir à moi, surgissant d’une nuit qui n’est obscure que pour mon aveuglement.
C’est pourquoi j’ai pris, brusquement comme de coutume, la décision de tenir un journal. J’ai ressenti aujourd’hui que c’est la façon la plus claire et la moins prétentieuse de… s’écrire.

 

25 août

…moins prétentieuse que quoi? Il me faut me déshabiller. La prétention, c’est de s’habiller lorsqu’il n’en est pas besoin. Or, dès le départ de ce journal, je fais des phrases, je m’entoure de circonstances, d’une certaine façon je m’écoute écrire pour n’avoir pas à faire le saut dans l’écriture. Il est vrai que je suis à l’image de ces détours, et qu’il ne sert à rien de vouloir à toute force les corriger selon la rigueur préconçue de mes intentions. Ce que je veux, pourtant, est simple. Et utile. Je me suis dit :
       …une fois de plus dans le pétrin… comme d’habitude… mais cette fois-ci, c’est vraiment grave… pas le moindre levain… le sentiment qu’on m’a fait mal et que cela est irréparable… Que je déteste ça, me plaindre! Et comme, à l’écrire, la plainte paraît friable, peu consistante! Au fait, ne serait-ce pas l’utilité même d’écrire que de vérifier le peu de consistance de ce qu’autrement, au plan intérieur de l’informulé et de l’inactif, on prend pour important? Le journal sera sans doute cette vérification.
       Il y a bien sûr des circonstances à ce pétrin… il faudrait les dire… Mais je les connais… Et c’est ici pour moi seul que j’écris… que je me force à écrire… car il me faut, dans l’espèce de paralysie peureuse où me voici, retrouver un moyen raisonnable d’écrire… Un moyen à ma portée… de me coucher sans histoire sur le papier… n’importe quoi… L’insecte qui se claquemure pour mieux sortir… J’efface le trac car je griffonne sur les murs… mes murs à moi… C’est en définitive la façon de les éventrer… Ainsi, peu à peu, en réapprenant sans peur les formes et les procédés de l’acte d’écrire, je me nourrirai moi-même et retrouverai le contenu de cet acte, lui redonnerai une orientation particulière et libre, sans m’interroger chaque fois sur mon incapacité à me nourrir.

 

26 août

Et puis, il y a ceci qui est plus important que tout : sans beaucoup de contrainte, je me force par le journal à une discipline. J’écris tous les jours. De cela surtout, je suis incapable. Non par paresse ni incompétence — mais je dois chaque fois m’en convaincre. Par peur, oui, de ne pas réaliser ce qui, dans le projet antérieur à l’écriture, dans le creux de l’imaginaire, paraît unique, si unique.
       Donc, je me débarrasse des scories en même temps que je me plie à ce qui doit être la routine de ce métier. On gagne sur tous les tableaux.
      J’écris tous les jours : on se nourrit tous les jours…
      C’est en même temps une thérapie. Elle est personnelle mais elle doit me cerner de près. Je m’engage envers moi-même à ne pas faire de sélection. C’est pourquoi je rédige directement au dactylographe (cela aussi est une bonne habitude à prendre). Je peux d’ailleurs, dans ce but, tout montrer au Dr Dansereau. (J’avais voulu d’abord écrire Dr D…, mais cette abréviation est une forme de sélection. Pourquoi pas Dansereau, puisqu’il s’appelle Dansereau?) Peut-être qu’en fin de compte…
      Bref, je suis une sorte d’enfant — l’unique, la peur, l’abandon, le merveilleux — doué des pouvoirs de l’adulte. Un livre des temps perdus aide à exercer ces pouvoirs : conquérir l’aptitude à oublier qui on est afin d’être ce qu’on est. Et être enfin en accord avec ma pensée qui, depuis fort longtemps, est plus évoluée que mon comportement.

 

27 août

Relisant ces pages, je viens de déceler une ornière : je parle au présent pour me plaindre, j’écris au futur comme pour feindre de me donner de l’allant, par horreur de la plainte… C’est un trait dont je trouverais bien des prolongements dans ma vie. Si j’appliquais cette découverte à la critique de ma poésie, je m’apercevrais également que ce trait l’affaiblit. Ainsi Amérique étrangère
      Lu hier soir un article de Margaret Mead dans la revue de l’UNESCO. Cette lecture arrivait à propos…
      (Dès ce début, je m’interromps. Pour plusieurs heures. Les choses qui m’intéressent le plus sont les plus difficiles à arracher du limon. Une peur très lourde, dirait-on, de les exprimer ne fût-ce que pour moi-même. Pourquoi? Il faut tout de même en venir à bout. C’est comme s’il y avait à la fois l’absence de désir et le désir très grand de dire ces choses… En général tous les sujets qui, sans être surtout intellectuels, demandent un gros effort intellectuel dès qu’il s’agit d’en écrire.)

 

même jour, avant le repas…

L’article de Margaret Mead traitait donc, de façon remarquablement condensée, de l’éducation des adultes. Il faisait la critique de la mentalité la plus courante, la moins réfléchie, la plus bourgeoise, qui s’est exprimée dans les méthodes et les programmes de cette forme d’éducation. Celle-ci vise les adultes « retardataires », mais leur « retard » est défini par rapport aux normes de culture communément retenues par les classes dirigeantes. Il est vrai que ce retard est effectif : il signifie une inaptitude relative à s’adapter aux exigences intellectuelles d’un monde techniquement évolué. Il apparaît alors deux choses : que le retard, ainsi caractérisé, affecte non seulement les adultes considérés comme sous-éduqués, mais aussi la majorité de ceux qui se croient instruits; et que les méthodes les plus communément envisagées pour combler ce retard sont impuissantes à le combler et, en un sens, ne font que déplacer le problème — d’une ignorance brute elles obtiennent une ignorance cultivée (cultivée « au rabais », constate Margaret Mead). Au lieu qu’aujourd’hui le problème du savoir est, d’une façon primordiale pour les sociétés jeunes qui en majorité peuplent le monde, celui des moyens d’action sur la vie quotidienne et la vie collective.

 

Sans date 1

Le doigt s’enracina dans l’écorce
Le mur souffla sur la plage
Au-delà les mouvements brillants le choc des idées le besoin
des corps

 

Quelques signes sur le sable Sait-on ce que c’est qu’une image?
Le coquillage entend la mer
La mer se retira

~

Il y a les nécessités de l’heure. Il ne devrait pas y avoir aussi les nécessités de l’œuvre. L’une et l’autre devraient faire corps, sans que l’on puisse séparer le livre de ce dont il est le prolongement : un besoin de prise directe sur l’existence sociale… qui, parti des fonctions les plus élémentaires, est devenu un conscient corps à corps faisant le désir de vivre.
       Il y a les nécessités immédiates et les nécessités profondes, ensemble inscrites dans l’heure que nous vivons. Cette distinction, sans doute, vaut par artifice : comment faire écran entre l’immédiat et le profond? Comment, sinon par une théologie de l’essence qu’il n’est à personne donné de vérifier et dont les énoncés ne peuvent donc être d’aucun secours, comment créer une hiérarchie de notions incertaines, l’une étant la profondeur de l’être et l’autre, dominée celle-là, l’immédiat des perceptions? Au reste, ces distinctions qui font débat, entre religion et idéalisme, je n’en ai cure…

 


1. Les deux passages qui suivent, non datés, font suite aux pages du journal qu’on vient de lire, qui semblent s’interrompre brusquement sur ces fragments (note de l’éditeur).




 
 
 
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