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JULIE MASSY

Les lois de l'attraction


 

Le mélange du sang


Cinq semaines à suivre la tournée, cinq semaines à attendre la nuit. Je n’ai pas le droit de raconter cette histoire alors n’écoute pas. Au premier rang, la foule dans le dos, ne les regarde pas, regarde-moi. Je suis une poupée, des yeux de verre, deux billes aveugles aux longs cils, rivés à la lumière jusqu’à ce que mes rétines brûlent. Les lèvres scellées sauf pour dire « je suis à toi », les mains attachées dans le dos, les doigts usés d’avoir trop traîné sur une peau tachée d’or, la robe arrachée, les pieds sales, les joues éraflées, fais-moi danser, jette-moi dans un coin, coupe-moi les cheveux, habille-moi comme tu veux, affame-moi, frappe-moi, le sang ne paraît pas, il reste sous ma peau de caoutchouc, les cris ne sortent pas de ma bouche sans dents.

Je suis rentrée chez moi en bus Greyhound. Dans les toilettes d’une station-service, j’ai mis les doigts entre mes jambes pour voir s’il restait de ton sperme. J’ai mis les doigts dans ma bouche.

La différence entre les hommes et les femmes est que le cou des femmes est beau, l’été, quand elles relèvent leurs cheveux, ou quand un col de dentelle ferme à l’arrière avec un petit bouton, ou quand elles l’entourent de quelque chose de très fin et qui brille, quand elles portent une écharpe et puis la dénouent. Mais le cou des hommes. La différence entre les hommes et les femmes est le cou d’un homme, de celui-là, à l’avant, à la base, dans le creux au centre, là où le cœur bat sous la peau, comme un tambour. C’est l’endroit précis du monde qui fit pousser des crocs sous mes lèvres roses, une fourrure de loup sur ma peau douce, et une soif, une soif de désert de sel, dans ma gorge blanche, et soudain je savais mordre, et soudain je savais où, et je savais boire le sang jusqu’à la dernière goutte, et puis me couler à sa place, descendre jusqu’au cœur et battre, battre jusqu’au bout du bout des doigts puis demi-tour et battre, jusqu’au bout du bout des cils, demi-tour et battre, jusqu’au creux du petit tambour, à l’avant, à la base, au centre, du cou de cet homme, celui-là.

Sur scène tu poses la guitare et tu danses, le monde tourne et tu tournes dans l’autre sens. Moi je te regarde tourner et je glisse dans une orbite. Si tu n’avais pas dansé, si tu n’avais pas brillé comme une lune démente, je sais où tu habites, je peux entrer et manger tes enfants, poignarder ta femme et prendre sa place.

La folie commence en plein jour, elle s’approche, s’arrête, on peut la toucher du doigt, elle ne mord pas, on peut la mettre dans sa poche, changer d’idée, la rendre. C’est une danse, on tourne et on tourne, c’est une sorte d’élan.

Si j’avais su que tes côtes étaient si fragiles jamais je ne t’aurais serré si fort. Comment se fait-il que ton sang soit rouge, comment se fait-il que des muscles, que des os, que de la chair, comment se fait-il ce corps pas différent d’un cadavre de bête? J’entends la mer en collant mon oreille à la tienne, comment se fait-il que tu ne sois pas fait de musique et de vent? Comment n’es-tu pas une histoire que j’invente? Comment se fait-il que tout ton sang soit par terre et que mon pouls à moi batte encore? Comment se fait-il que tu aies pu me cacher un secret d’une telle couleur, comment as-tu fait pour ne jamais déborder?

J’ai retiré mes chaussures, avancé jusqu’aux genoux dans ta flaque rouge, comment se fait-il que ce ne soit pas de lave et de feu? J’ai continué jusqu’à la taille, jusqu’au menton, comment se fait-il que je flotte, comment se fait-il que ce soit si calme, sans vagues, sans murènes? Comment mon sang versé dans ton sang se mélange tout de suite, comment ne sont-ils pas comme l’eau et l’huile? Alors est-ce que moi aussi je brille dans le noir? Et la mer que j’entends dans ta tête, est-ce qu’elle est aussi dans la mienne? Et est-ce que je l’entendrai encore, maintenant que je sais que tu es de la même couleur que moi?

Après, ton corps est devenu froid. Qu’est-ce que je pouvais en faire, je n’avais pas d’autre choix que de couper ras tes cheveux pour mes les fourrer dans la bouche, que de manger tes lèvres, comment est-ce que j’aurais pu te garder avec moi sauf en t’avalant par morceaux? J’ai emmené les restes à la mer mais elle t’a recraché, elle t’en voulait de briller comme la lune, elle en avait déjà bien assez d’une à adorer. Je t’aurais mis en terre mais elle était gelée, et comme sous mon lit ça commençait à sentir mauvais et que le sang tachait le dessous de mes chaussures, j’ai dû tout manger jusqu’aux os, que j’ai réduits en poudre, à la lime, une farine grise pour un drôle de gâteau qui ne leva pas, sec, dur à avaler. Je sais que tu es passé dans mes pores, maintenant je sais que tu es là, je le sais parce que depuis ce soir je danse, et je tourne dans l’autre sens.




 
 
 
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