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ALAIN FLEISCHER

La fille qui danse


 

C’est une situation singulière : je me trouve sur une sorte de scène de théâtre, mais peut-être n’est-ce que le perchoir où se tient habituellement l’orateur ou le conférencier. À moins encore qu’il ne s’agisse de la simple estrade d’où le professeur de lycée s’adresse à ses élèves. Car je me vois assis à une petite table, un bureau, occupé à lire un texte. Je ne sais si c’est dans les pages d’un livre imprimé ou sur des feuillets manuscrits. J’ignore à quel genre de littérature appartient ce que je lis, et que j’ai d’abord l’impression de découvrir au fur et à mesure. Cela commence à la manière d’une nouvelle, écrite à la première personne, comme pour que le lecteur puisse se sentir à la place du narrateur, une question de forme étant ainsi posée. Une forme, justement : voilà ce qui apparaît devant mes yeux lorsque, par moments, je les lève du texte. Je me demande quel est le lieu d’apparition de cette ombre chinoise plane, dont le contour ne cesse de changer. Cette découpe en deux dimensions est constamment plastique, mais il m’est bien difficile de la référer à un élément naturel – bouquet de végétation doucement agité par la brise, volutes de fumée qui tournoient et se dissipent dans l’air, piétinement sur place, tantôt impatient tantôt résigné, d’un animal entravé? – ou à un objet manufacturé – meuble, appareil, machine? – ou, moins encore, à un être humain occupé à une quelconque action : toilette sous une douche, habillage, peignage des cheveux, caresses d’un corps à lui-même, gymnastique? C’est pourtant un personnage que j’ai envie de discerner, de déchiffrer, dans son attitude, ses mouvements, son occupation du moment,  mais de quel homme ou de quelle femme cette forme pourrait-elle être le contour, dans quel champ du visible où elle s’inscrirait? Je me représente qu’il y a, derrière moi, une créature évoluant dans le rayon d’une puissante source de lumière, soleil bas pénétrant par une baie vitrée, puissant projecteur de théâtre ou de cinéma. Ce foyer lumineux, suffisamment éloigné dans mon dos, projetterait loin devant moi l’ombre mouvante de quelque chose, ou plutôt de quelqu’un qui se tiendrait à l’arrière-plan, dans la profondeur d’un décor, ou peut-être à seulement un ou deux pas en retrait de ma place, comme parfois les artistes symbolistes ont représenté la muse penchée sur l’épaule du poète. Si je considère un tel dispositif scénographique, deux observations s’imposent : d’une part, ma propre silhouette ne m’apparaît pas, elle aussi projetée en ombre, ce qui peut signifier que je ne suis pas dans le même espace éclairé et, d’autre part, l’écran de l’apparition reste immatériel, à une distance incertaine. Le phénomène dont je me crois le spectateur n’est possiblement qu’une vision vagabonde, une hallucination passagère, une projection mentale en relation avec le texte que je lis car, en effet, il y est question d’une forme qui ne cesse de se déformer, de devenir une autre forme, sans rupture dans les passages de l’une à l’autre, c’est-à-dire dans une évolution continue, sans que jamais le contour n’éclate, ne se dissolve, ne se mêle au contour d’une autre forme, alors que, par ailleurs, il m’arrive parfois d’identifier fugitivement la silhouette d’un corps humain. Le texte que je lis s’interroge sur cette fluctuation constante d’une même forme en mouvement, et convoque les exemples des vagues de l’océan déferlant sur un rivage, des nuages poussés par le vent dans le ciel, de la fonte d’un glacier au soleil, ou des contours d’un corps selon ses gestes, ses mouvements, et les diverses attitudes par lesquelles il passe, par exemple, aux premiers moments du réveil, dans la lumière du matin. Ce texte questionne donc la plasticité de la matière, sa dramatique instabilité, qui reste un phénomène physique naturel, facilement accepté lorsqu’il s’agit des choses inanimées, mais qui peut engendrer une angoisse vertigineuse lorsqu’il s’agit des êtres vivants.

Je me vois donc lisant ce texte, dans une situation indéterminée, car j’articule à voix haute, comme si je m’adressais à un auditoire – mais lequel, dans quels lieu et circonstance? – ou comme si je lisais pour une personne particulière – mais qui donc, à quelle occasion? – ou encore, comme si ce texte m’était soufflé et que je le rendais audible en reproduisant distinctement la dictée, mot à mot. Suis-je en train de lire un texte inscrit, imprimé ou manuscrit, ou suis-je en train de l’écouter alors qu’il me vient d’ailleurs, et que je le joue, en somme, pour me le donner à entendre? Progressivement, me viennent l’impression de ne pas être seul sur cette scène ou sur cette estrade, et le désir de vérifier cela. Mais une règle, ou même une loi obscure de la situation présente, s’impose à moi, qui m’interdit de me retourner – je sais cela –, de chercher à savoir d’où viennent les mots que je prononce, d’où arrive l’image que je perçois. Je suis d’ailleurs conscient qu’un tel mouvement me serait physiquement impossible, ma tête ne pouvant  pivoter sur mes épaules pour se retourner, comme prise dans une minerve qui n’autorise qu’un basculement du menton de bas en haut et l’inverse, afin de permettre à mon regard tantôt de s’abaisser vers la page que je suis supposé lire, et tantôt de se relever vers la vision lointaine. Cela peut ressembler à une machine de torture, dont je serais captif. Il m’arrive de déceler une analogie entre les signes noirs du texte, en contraste sur le fond clair du papier, et l’ombre portée, découpe sombre sur la pâleur d’une surface qui fait écran. Je me demande si les signes graphiques ne sont pas, tout autant que l’image, des ombres, et si, au lieu d’être figés, immuables, immanquablement identifiables, ils ne se présentent pas eux aussi comme des formes mouvantes, plastiques, insaisissables, qu’il faudrait déchiffrer au hasard d’une éphémère conformité aux lettres d’un alphabet. Une telle supposition rend plus douteuse encore ce que je crois être une lecture. Suis-je réellement un lecteur, ou suis-je plutôt comme l’acteur de théâtre qui connaît son texte par cœur, et qui, dans une scène où il doit lire une lettre, s’interdit la paresseuse et dangereuse facilité de la lire effectivement, et préfère continuer son exercice de mémoire, tenant entre les mains ce qui reste une lettre morte?




 
 
 
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