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ANTOINE ÉMAZ

Titus-Carmel : une énergie contenue


 

L’articulation entre écrire et peindre n’est pas neuve, sans doute parce qu’il y a un lien profond chez l’artiste comme chez le poète entre la main et la page, le geste et l’espace silencieux du papier. Mais ce rapport étroit entre les deux arts peut prendre des formes très différentes : on peut penser à des collaborations, aux livres d’artistes, et à la relation que des poètes comme du Bouchet, Dupin, Reverdy, Bonnefoy… ont entretenu avec des artistes comme Picasso, Giacometti, Tal Coat, Tapiès… On peut penser aussi à une pratique d’écriture chez certains peintres : le Journal de Delacroix, celui de Klee, les écrits sur l’art de Kandinsky, les notes d’atelier de Braque… Inversement, on peut trouver une remarquable pratique du dessin chez certains écrivains, Hugo, par exemple. Mais il est somme toute assez rare que le créateur affirme de front une double identité de poète et de peintre : je pense à Arp, à Michaux et, bien sûr, à Titus-Carmel. C’est bien cette double identité qui m’interroge. S’agit-il d’une forme de complémentarité, de compensation d’un art par l’autre? On connaît la formule de Michaux : « Je peins pour me désintoxiquer des mots. » Chez Titus-Carmel, on ne sent pas ce besoin de libération, d’épuisement d’un mode d’expression qui justifierait le passage d’un art à l’autre. Écrire et peindre semblent avancer d’un même mouvement en parallèle, sans conflit ni concurrence, sans même une sorte de jeu d’alternance de périodes d’écriture ou de peinture.

Quel est ce facteur commun, ce point central ou noyau antérieur à la séparation entre écrire et peindre? Il me semble que chez Titus-Carmel c’est l’énergie créatrice, en même temps que la nécessité du contrôle formel de cette énergie.

Si l’on prend deux ensembles récents, La Bibliothèque d’Urcée en peinture et Ressac en poésie, on ne peut qu’être frappé par la proximité de la donne artistique, au-delà de la différence des modes d’expression. Une énergie de base va être déclinée, canalisée, variée de façon très technique et savante jusqu’à, sinon son épuisement, du moins un ensemble clos, construit, symétrique, qui l’enferme en même temps qu’il la dévoile. Titus-Carmel donne à voir, à lire, une énergie primitive, pure, au fond très simple mais aussi puissante qu’illisible sans le travail de l’artiste/poète.

Dans La Bibliothèque d’Urcée, on a à la base un motif visuel fort : le livre, les livres, la bibliothèque comme arrangement, composition de volumes. Mais il va de soi que ce motif originaire qui va porter l’œuvre n’est pas seulement plastique : il a une charge émotive et signifiante, non seulement parce que Titus-Carmel est écrivain, mais aussi parce que toute notre civilisation repose sur cet objet, le livre, contenant de tout savoir humain autant que de l’imaginaire ou du sacré. Il n’est peut-être pas étonnant non plus de voir apparaître ce motif du livre quand l’époque glisse de la page à l’écran. Sous cet angle, Urcée pourrait être vue, au-delà d’une simple bibliothèque, comme un mausolée, un monument pour une forme de culture, livresque, à laquelle Titus-Carmel est très attaché. Le livre peut donc jouer ce rôle moteur pour l’œuvre, tout comme le Christ de Grünewald pour les Nielles ou la croissance végétale pour les Jungles. À partir de ce noyau d’énergie, choisi parce que fortement lié à vivre, tout le travail artistique va consister en de multiples mises en formes sérielles à la fois libres et extrêmement composées. Pour Urcée, dix « départements » contenant chacun dix œuvres, chaque département développant une technique particulière : fusains, pastels à la cire, craies, encres, ocres… On voit bien comment, à partir d’une inspiration ou d’une énergie, tout le travail consiste ensuite à la révéler de façon structurée, organisée, maîtrisée.




 
 
 
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